Le bonheur est-il dans les éco-quartiers ?
Si « l'utopie est une réalité en puissance », pour citer Edouard Herriot (1872-1957), sans doute ne l'avons-nous jamais approchée d'aussi près qu'aujourd'hui. Les éco-quartiers ou quartiers durables sont peut-être le remède aux maux urbains hérités du XXème siècle. A condition toutefois d'anticiper sérieusement leur fonctionnement dans le temps et sur les facteurs humains et sociaux au cœur de toute mutation profonde d'un territoire.
Par l'ampleur et la diversité des projets de quartiers durables en cours et réalisés en France, les objectifs poursuivis par les grandes utopies urbaines, de la cité végétale d'Athanius Kircher (1675), aux cités jardins d'Ebenezer Howard, deviennent des réalités tangibles.
Propulsés au premier plan depuis quinze ans grâce à une prise de conscience majeure des enjeux environnementaux(1), les thèmes de la réintégration de la nature dans le paysage urbain, la réappropriation des fleuves, l'innovation au service de la réduction de l'empreinte écologique des activités humaines, le développement d'alternatives au transport, l'intégration du critère de lien social ou encore le retour de l'agriculture en ville... sont au cœur des projets et réalisations contemporains.
Voici donc la rupture bel et bien consommée avec la période peu glorieuse des années 40 aux années 80, dominée par le rationalisme et la standardisation, le clivage des fonctions et les grands ensembles. Une révolution amenée par des débats de grande qualité entre jeunes architectes – qui dans les années 80 écrivent un nouveau cadre de vie pour une urbanité durable(2) -, et des réalisations révolutionnaires, comme celles d'Hundertwasser associant nature et construction urbaine, mais toutefois largement freinée dans sa concrétisation par une réglementation contraignante et une pression foncière majeure ramenant la question de l'habitat à la notion exclusive de « logement » stigmatisée par les promoteurs.
Les Français vivent aujourd'hui à 80 % dans les villes. A l'aune des modèles d'habitat intermédiaire adoptés depuis les années 90 parleurs voisins nord-européens(3), et des premières réalisations françaises en cours(4), ils découvrent qu'une nouvelle culture urbaine est possible, faisant ainsi progresser dans l'inconscient collectif une perception plus douce du quotidien en ville, avec en creux, l'idée d'un bonheur à portée de main.
L'émergence d'une prise de conscience radicale des élus, concepteurs et planificateurs que la croissance des villes appelle une gestion maîtrisée et la préservation du lien social par la recherche d'échelles plus humaines, est certes spectaculaire et rassurante, mais induit son lot de corollaires.
Après la phase de concrétisation (400 projets d'éco-quartiers éligibles en 2011) vient celle de l'identification des conditions de succès au regard des objectifs environnementaux, sociaux et économiques poursuivis et de durabilité au sens propre :
L'harmonisation des référentiels et de la législation aujourd'hui trop complexe ;
La généralisation du critère de mixité sociale versus le critère de rentabilité ;
La réelle prise en compte de la capacité d'accession aux logements(5) ;
La dimension intergénérationnelle pour recréer du lien social ;
Une nécessaire résistance aux dérives de sur-sécurisation et de concentration de populations aisées ;
La recherche de compatibilité entre les objectifs de densification, et la création d ‘espaces de vie de qualité ;
La promotion de nouvelles solutions d'habitat partagé pour compenser la diminution des superficies moyenne d'habitat(6) et préserver des surfaces habitables confortables pour les foyers ;
Une veille constante sur l'impact sanitaire sur l'homme des nouveaux systèmes thermiques tels que la ventilation double flux ;
Le suivi des performances annoncées en matière de réduction des émissions carbones, maîtrise de l'énergie et la maintenance des nouveaux systèmes et innovations technologies de gestion des déchets soumis au vieillissement ;
La compréhension et l'appropriation de nouveaux modes de vie par les habitants de cette nouvelle génération de quartiers.
Sur ce dernier point, le rôle de la communication prend, dans le contexte que nous venons de décrire, une dimension stratégique. Si l'on connaît bien sa fonction de promouvoir les projets de collectivités dans une logique de marketing territorial et de quête d'impact médiatique - qu'on se gardera bien de condamner au regard des actions vertueuses qu'elle génère – la communication doit sans doute embrasser plus largement et franchement une mission d'accompagnement de conduite du changement qu'ont à mener les collectivités et les entreprises dans le cadre de leurs programmes environnementaux.
Une communication responsable institutionnelle par les collectivités engagées dans les réalisations de quartiers durables aura pour objectifs l'accompagnement pédagogique aux enjeux environnementaux de l'ensemble de la population mais aussi des actions sur le terrain pour garantir l'adoption de bonnes pratiques, condition sine qua non de réussite : pourquoi ne pas rénover la fonction d'îlotier civil ? Pourquoi ne pas systématiquement organiser dans les quartiers durables des opérations de sensibilisation aux solutions alternatives de transport et de gestion des déchets ? Mettre en place des opérations foyers témoin pour suivre l'amélioration ? Comment adapter en France une dimension participative et collective, facteur culturel de succès en Suède, ou en Allemagne ?
L'implication des acteurs socio-économiques du territoire, fera également l'objet d'une communication ciblée : entreprises, bailleurs sociaux, syndics de propriété, responsables d'équipements collectifs ont une responsabilité en tant que relais des bonnes pratiques induites par la nature du nouveau quartier durable où les activités sont implantées. Les entreprises propriétaires ou amodiataires mènent-elles bien une politique de responsabilité sociétale et environnementale auprès de leurs salariés et parties prenantes ?
Plus que jamais, il s'agit donc de « construire le sens que l'on donne à l'environnement de manière collective »(7), en tenant compte des écarts de perception et d'appréciation de l'esthétique et de l'éthique des populations, en privilégiant une démocratisation de l'accès pour tous aux cadres de vie de qualité, et en cherchant à concilier les enjeux d'image et de réalité du quotidien des habitants. Sans quoi la réalité en puissance pourrait bien être une illusion d'optique...
Vanessa Logerais dirige l'agence Parangone spécialisée en communication des programmes environnementaux des collectivités et entreprises.
Entre 2000 et 2010, elle a réalisé plusieurs études et publications sur les mutations urbaines à l'échelle européenne : Habitat intermédiaire en Europe (2002) ; Les BEPOS en Europe (2007) ; Lycée Eric Tabarly, une performance durable (2009)....
Elle a animé plusieurs conférences et tables rondes dont le colloque de la FNAC autour de l'ouvrage de Philippe Trétiak Faut-il pendre les architectes (Angers, 2002), le colloque surLes Comités d'entreprises et la RSE au Pavillon de l'Eau (Paris-avril 2011), les rencontres Idéal Connaissances sur lesModes de productions et consommations responsables (Aix-en-Provence- septembre 2011) et récemment sur les Nouvelles méthodes de sensibilisation pour créer une dynamique de territoire (Paris-mars 2012).
Elle animera la plénière d'ouverture du 4ème forum quartiers durables organisé par IDEAL Connaissances et la Mairie de Saint-Ouen, le 17 octobre prochain, et travaille à l'édition prochaine d'un ouvrage sur L'insertion environnementale des industries en bord de fleuve pour Ports de Paris.
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